“La Société Civile”ou “La Lettre Volée” de Poe– La Stratégie du Capitalisme (1983)

“La Société Civile”ou “La Lettre Volée” de Poe– La Stratégie du Capitalisme (1983)

PREMI�RE PARTIE

Dans �La B�te Sauvage�, Michel Clouscard commence par raconter l�Histoire de France apr�s 1945.

Il relie ainsi le d�veloppement �conomique (forte croissance �conomique), le changement des mod�les culturels (le lib�ralisme libertaire), l��volution du syst�me politique de gestion du capitalisme.

S.B.

Chapitre 1

L�histoire comme strat�gie du capitalisme

A) LE BUT DE LA STRAT�GIE � LA SOCI�T� CIVILE

1) L�histoire de France selon la strat�gie du capitalisme

Nous nous proposons, tout d�abord, de reconstituer l�histoire de France, de la Lib�ration aux ann�es 80, d�apr�s ce fil conducteur: la strat�gie du capitalisme. Le n�ocapitalisme porte en lui un projet de soci�t�, un choix de soci�t� (termes devenus familiers); il s�agit de mettre en place la soci�t� la plus favorable � la loi du profit, celle qui autorise le plus grand profit.

Le capitalisme a eu le pouvoir d�engendrer une soci�t� globale qui est aussi un march� g�n�ralis�. C�est l�actuelle soci�t� fran�aise.

Montrer comment ce projet strat�gique s�est r�alis�, c�est reconstituer l�histoire de France, puisque celle-ci n�est plus que l�histoire de l��conomie politique et humaine impos�e par le n�o-capitalisme; c�est �tablir par quels cheminements, �conomique, politique, de l�ethos (les m�urs, les mentalit�s) ce qui n��tait qu�une virtualit� est devenu le corps social.

2) La soci�t� civile comme soci�t� voulue par le capitalisme � th�se

Nous d�signerons cette nouvelle soci�t� par le terme de soci�t� civile. Nous vivons en r�gime de soci�t� civile. La soci�t� fran�aise est une soci�t� civile. Nous avons choisi ce terme car il d�signe, g�n�ralement, pour les sp�cialistes (de l��conomie politique, des sciences humaines, de la philosophie politique�). le lieu de libert� possible dans la soci�t�.

Nous sommes donc d�j� au c�ur du probl�me, car d�finir la soci�t� voulue par le capitalisme comme �tant la soci�t� civile, c�est vouloir �tablir que le conditionnement capitaliste de la soci�t� moderne a pu investir le lieu m�me de la libert�. Et m�me que ce conditionnement peut se proposer comme la libert�!

Notre th�se: le capitalisme a eu le pouvoir de modeler, de construire, d��difier une soci�t�, notre soci�t�. Dire qu�il a le monopole de la gestion �conomique de cette soci�t� est insuffisant car il a eu d�abord le pouvoir de produire cette soci�t� (pour ensuite la g�rer). C�est cette production qui est l�histoire de cette soci�t�.

3) L�identification id�ologique de la libert� et du lib�ralisme.

La soci�t� civile repr�sente le machiav�lique pouvoir d�identifier libert� et lib�ralisme, de confondre l�id�ologie du march� capitaliste et le concept de libert�, d�unifier la libert� du march� et la libert� humaine. La soci�t� civile fait de la libert� la libert� dans le syst�me capitaliste.

Ne pas confondre libert� et lib�ralisme semble �tre le pont aux �nes de la philosophie. C�est une v�rit� de bon sens. La trahison quasi unanime des clercs � celle qui a fait le pouvoir de l�intelligentsia r�gnante � a pourtant consist� � habiliter cette confusion. C�est un p�ch� contre l�esprit et l�esprit m�me de la contre-r�volution. Cette id�ologie ne peut s�accomplir que dans la collaboration de classes et l�anticommunisme.

4) La nouvelle distribution des classes sociales comme nouvelle lutte des classes

Reconstituer l�histoire de France, sera donc �tudier par quelle strat�gie le capitalisme a produit la soci�t� civile, ce que Hegel appelait �la B�te Sauvage�: une soci�t� qui n�est plus qu�un march� (un march� �libre�, bien entendu).

Cette m�tamorphose de la soci�t� capitaliste s�objective en une nouvelle distribution des classes sociales. Son �tude nous permettra de d�finir la nouvelle lutte des classes, en r�gime de soci�t� civile, et d��tablir les modalit�s de la nouvelle strat�gie r�volutionnaire, face � la B�te sauvage et � sa strat�gie contre-r�volutionnaire.

B. LA D�FINITION DE LA STRAT�GIE CAPITALISTE

1) Une strat�gie non th�oris�e: le non-dit et le non-su du capitalisme

Comment d�finir la strat�gie capitaliste? Alors que la tactique est un projet imm�diat, partiel, concret, qui certes peut �tre cach�, mais qui est su, r�fl�chi, codifi�, quelque part, dans la t�te d�un chef, dans un �tat major, dans un service, la strat�gie capitaliste, au contraire, est un non-dit et un non-su� et du capitalisme lui-m�me!

a) Le capitalisme et son fonctionnement aveugle: une finalit� sans repr�sentation de fin

La strat�gie capitaliste n�est pas pens�e, th�oris�e, globalis�e. Elle chemine en miettes, dans le fonctionnement du capitalisme. Nous d�finirons la strat�gie capitaliste comme Bergson d�finissait l�instinct: �Une finalit� sans repr�sentation de fin�, ce qui veut dire, en termes moins savants: un but poursuivi sans conna�tre explicitement ce but.

Et, paradoxalement, un but d�autant mieux poursuivi qu�il n�est pas repr�sent�.

C�est que le capitalisme n�a pas � discourir sur sa nature: il est. Le capitalisme est la fonctionnalit� m�me. Il marche tout seul, vers sa finalit�: le plus grand profit. Les lois du capital sont telles qu�elles garantissent un univers en constante expansion. Alors que le monde de Descartes a besoin de la pichenette originelle et de la cr�ation continu�e (Dieu intervenant � tout moment pour que l��tre pers�v�re en lui-m�me), le monde capitaliste est une m�canique structuro-fonctionnelle en constante acc�l�ration.

Aussi la strat�gie est immanente � ce syst�me. Parce que l�effectivit� strat�gique ne doit avoir aucun recul sur l�action. Le capitalisme est, doit �tre la pratique qui r�pond imm�diatement � une nouvelle situation. Le capitalisme se veut le terme historique le plus �labor�, ainsi il est le temps pr�sent. Sans r�flexion sur l��tre, sans distance sur l�histoire. Pure pr�sence qui doit devancer et interdire toute intervention ext�rieure.

b) La strat�gie capitaliste s��tale au grand jour: la �lettre vol�e� de Poe.

La strat�gie ne peut �tre repr�sent�e, dite, que par un t�moin ext�rieur � ce syst�me. Et par le t�moin le plus concern�: l�ennemi de classe. Seul, le marxiste peut dire la strat�gie du capitalisme. (Marx a pu dire ainsi les lois du capital. Ce qui n�int�resse pas le capitaliste, puisqu�il les pratique et les conna�t par la possession du capital. Marx n�a fait que th�oriser � quelle invention! � une pratique banale.)

D�un c�t� : celui qui a et agit, et qui n�a pas besoin de savoir comment, qui ne doit pas savoir et qui ne veut pas savoir.

De l�autre : celui qui n�a pas et qui est agi et qui a besoin, pour agir, de savoir comment et pourquoi� le capitalisme fonctionne.

Le capitalisme, n�ayant pas la th�orie, la repr�sentation de sa strat�gie, dispose alors d�une strat�gie parfaite : celle qui n�a pas besoin de se cacher. Elle s�ignore elle-m�me, comment pourrait-elle se trahir ? Parfait camouflage. Le capitalisme fait ainsi une extraordinaire �conomie: on n�a pas � cacher aux autres ce que l�on ignore soi-m�me. Le capitalisme est une innocence fonctionnelle: le capitalisme est, sans savoir pourquoi et comment. (Allez dire � Dassault1Marcel Dassault, grand chef d�entreprise fran�ais, propri�taire d�un important groupe industrialo-militaire. D�put�-doyen de l�Assembl�e Nationale entre 1978-1986, qui pourtant r�fl�chit, que la fin et le moyen du capitalisme est la soci�t� civile.)

Aussi la strat�gie capitaliste peut s��taler au grand jour en toute innocence. Comme la lettre cach�e de Poe2La lettre cach�e d�Edgar Poe est une des premi�res nouvelles polici�res de la litt�rature. Un ministre du roi d�robe une lettre � la reine. Cette lettre compromettante pour le m�rit� de la Reine est recherch�e partout par la police parisienne qui fouille les appartements du ministre jusqu�aux caves. Pourtant, la lettre vol�e ne peut �tre trouv�e car personne ne soup�onne qu�elle se trouve en �vidence sur le bureau du ministre.: elle est l�, dans la r�alit� politique, �conomique, des m�urs, �vidente mais ignor�e, non sue comme telle. (Quoi de plus innocent qu�une partie de flipper? Et pourtant, c�est l�expression la plus condens�e, concentr�e de la civilisation capitaliste3Cf. Le capitalisme de la s�duction. Critique de la social-d�mocratie libertaire, �ditions sociales, Paris 1982, p.250.)

2) Le dogmatisme marxiste d�pass� et inapte � affronter le nouveau capitalisme

Aussi dirons-nous que le marxiste qui ignore cette strat�gie, ce qu�elle cache, fait le jeu du capitalisme. Un tel marxiste aide � camoufler ce que la strat�gie doit cacher. Il t�moigne alors de son impuissance � comprendre la modernit�, celle du capitalisme monopoliste d��tat en sa phase d�ascendance et en sa phase de d�g�n�rescence4On distingue trois grandes p�riodes de l�expansion capitaliste, trois grands modes de sa production: le capitalisme concurrentiel lib�ral (CCL) qui de par les lois de la concurrence capitaliste devient le capitalisme des monopoles (le CM) lequel s��tatise pour donner le capitalisme monopoliste d��tat (le CME) qui comprend deux phases: celle de l�ascendance et celle de la d�g�n�rescence. Nous reviendrons sur ces d�finitions pour les expliciter en fonction de notre probl�matique. � M.C..Il prouve qu�il reste fix� � une probl�matique r�volutionnaire du capitalisme concurrentiel lib�ral, du XIXe si�cle.

Le marxiste qui ignore cette strat�gie est inapte alors � affronter la soci�t� voulue par cette strat�gie: la soci�t� civile. Sa r�ponse ne pourra �tre que dogmatique : de vieux sch�mas impos�s � une mutation radicale de la soci�t� fran�aise.

Et ce ne sera que par la parfaite connaissance de cette strat�gie � que l�on pourra d�finir la strat�gie r�volutionnaire. La strat�gie r�volutionnaire sera une contre-strat�gie, car fond�e sur la connaissance de la soci�t� fran�aise voulue par le CME.

MICHEL CLOUSCARD, 1983

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